J’ai rencontré et interviewé plusieurs fois DJ Mehdi, entre 1999 et 2002 pour les magazines Syndikat et Real. A cette période Dj Mehdi construisait sa carrière solo, après la dissolution de son groupe Ideal J, le succès de 113, et la fin de Différent Teep. A travers son label Espion, il commençait à sortir des maxis instrumentaux qui préfiguraient ces futurs albums solos. DJ Mehdi était un passeur. De ceux qui ont permis au rap d’infuser dans l’underground pour devenir un courant majeur. 113 embrassa la lumière avec un succès dantesque. Et l’empreinte de Mehdi sur 113 n’y est pas étrangère. Sa conception du groove, le choix et l’agencement des samples  font de « Ni Barreaux, ni barrières, ni frontières » et « Princes de la Ville » des jalons important dans la manière de produire, de réconcilier le rap français avec une certaine idée du funk et la recherche d’une singularité et d’une empreinte. Dj Mehdi avaient cette volonté d’inscrire chacune de leurs compositions dans une oeuvre plus large et dans la recherche d’une marque, d’un son particulier, d’un dénominateur commun. On pouvait retrouver cette même volonté dans le travail de Pone avec la Fonky Family. 

Dj Mehdi était un passeur entre deux cultures, deux musiques dont les évolutions furent parallèles et qui pourtant entretenaient et entretiennent de nombreuses convergences. Il n’y avait pas le Hip-Hop d’un côté et de l’autre, la musique électronique. Il y avait les deux. Il en était le pont. Un point de jonction qui arriva finalement très tôt dans sa carrière en côtoyant Philippe Zdar et Boom Bass de la Funk Mob puis Etienne De Crecy, Daft Punk, etc… 

Enfin Dj Mehdi était un passeur car il aimé la musique dans son entièreté, au delà des clivages et des chapelles. Féru d’éléments biographiques sur la vie des musiciens, il reliait leurs oeuvres à leurs vies. Pour lui, elles étaient indissociables. il n’y avait pas de barrières, de clivages, de hiérarchies entre Thelonious Monk, Jay-Z, les Who, Nas, Biggie, les Beatles et les Who. 

 

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« Avant, je me voyais faire des sons un peu partout comme Premier. L’essentiel étant de faire de bonnes chansons. M’impliquer jusqu’à un certain point sur le disque d’un gars que je connais à peine, ça m’intéresse moins. J’y reviendrai peut-être, c’est cyclique. »

 

Interview réalisé par Amine Bouziane dans Syndikat paru en 1999.

Avec Manu Key, vous aviez monté 2 Mesklow et Made in Funk. Quels buts vous vous étiez assignés avec ces deux structures ? Et pourquoi se sont-t-elles arrêtées ?

Dj Mehdi : Ca remonte à  1993 ou 199 . C’était un autre temps pour le rap français. A l’époque, c’était le seul moyen de sortir des disques. Monter ses structures, c’était un moyen d’avoir des subventions et une autorisation de la préfecture pour entrer en studio et enregistrer un disque. Nous avions eu 10 000 frs, à l’époque et Made In Funk nous a servi à concrétiser notre envie de faire du studio. C’est à dire à pas grand chose, finalement. Avec 10 000 francs, nous avons pu faire 3 jours de studio. Puis nous avons monté une deuxième association du nom de 2Mesklow qui fut l’ébauche de Espionnage quelque part. Cette structure m’a permis de co-produire le premier album de Ideal J et le premier maxi, ep et album de Different Teep. Par le biais de cette structure, j’ai aussi co-produit Truc de Ouf de 113, la mix-tape les Liens Sacrés et le maxi Appelle-Moi Rohff de Rohff. L’association a été ensuite transformée en société et s’est re-baptisée Espionnage.

Espionnage sort des maxis et ep. Est-ce que tu envisages de suivre le devenir des artistes qui figurent sur les maxis et ep ? 

Dj Mehdi : Je ne me vois pas sortir des artistes et les produire comme peuvent le faire des maisons de disques. Ca n’est pas mon métier et ça n’est pas une ambition que j’ai. C’est une société qui a un fonctionnement un peu événementiel. On peut réagir vite en vinyle. On peut à l’avenir faire du cd mais ça n’est pas un label à proprement parlé. Par contre, on a un catalogue intéressant comme Idéal J, Different Teep, Appelle-moi Rohff, Camille Groult Star de 113, Rocé, etc… et pour autant il n’y a pas de contrats d’artistes chez Espionnage.

Tu as produit avec Yvan Double Pact des instrumentaux. Qu’est-ce qui a motivé cette démarche ? Je crois même que ça parlait d’un album instrumental, à un moment… 

Dj Mehdi : Je n’ai pas la même démarche que Krush ou Shadow encore que Shadow, j’aime bien. C’est une envie au gré des rencontres et des envies. J’ai fait des sons sur lesquels les rappeurs avaient moins envie de rapper, jusqu’à ce que le 113 les écoute. Kery, Manu Key en avaient refoulé pas mal et le 113 ne pouvait pas tous les prendre, j’ai donc décidé de les sortir en maxi. Ca n’était pas une fin en soi, c’était juste un challenge. Mes instrus n’étaient pas dansants. On a plus tenté quelque chose qu’impulser une démarche. En réalité, ça n’a pas trop mal marché. Ca m’a donné envie de poursuivre. Je ne ferais pas un album à la Krush à proprement dit. Ce que j’aime dans le rap, c’est le message, même s’il n’est pas révolution­naire, les mots permettent aussi de faire passer des idées. Un album instrumental, je ne le proscris pas entièrement mais ça me parait difficile. Il faut vraiment bien réfléchir au concept. Si c’est juste laisser une boucle, filtrer et défiltrer, ça ne m’intéresse pas. C’est pourquoi, ça demande vraiment de réfléchir au concept. En plus, faire un album où je me retrouverais la principale force créatrice, c’est quelque chose de complètement nouveau. Avec des rappeurs, il y a tou­jours plusieurs impulsions créatives. C’est pas le même genre de travail. Je dirais que c’est vraiment dur de lancer dans une logique d’album purement instrumental.

Tu commencé à l’âge de 11 ans. Beaucoup de rappeurs disent tomber dans le rap par mimétisme. Qu’est-ce qui t’as poussé à faire du son ?

Dj Mehdi : Comme les rappeurs par mimétisme. Mes oncles et mon père ont un nombre incalculable de disques. Ce sont de vrais mélomanes. J’étais dans le rap et je ne savais pas très bien danser, ni rapper, j’ai préféré le son. J’avais 11 ans, c’était en 88. On avait aucune idée de se qu’on allait faire ou investir. C’était la même chose pour Kery. Il a commencé par la danse dans son SMJ puis il est arrivé à l’écriture. J’ai écou­té Nova. Alors que les ainés écoutaient du rap américain, moi je suis tombé dans le rap français. J’ai découvert le rap français avant le rap américain. J’écoutais Nova pour la deuxième partie de l’émission: celle où figurait les rappeurs. Après j’ai écouté la première partie consacrée au mix de Dee Nasty. Par ce truchement, je suis arrivé au rap américain et je me suis fait ma propre culture. La dimension sociale et culturelle du rap, je ne l’ai eu qu’à 14-15 ans. Avant cela, je n’avais pas conscience de la portée politique et sociale du rap. Tout ce que je vis dans le Hip-Hop aujourd’hui, à la fois sa richesse et sa complexité, sont venus bien après.

Comment tu as vécu l’expérience « La vie est brutale »?

Dj Mehdi : Je ne l’ai pas vécu comme Kery de l’intérieur en ce sens ou lorsque je suis arrivé dans le groupe. « La vie est brutale » avait déjà été enregistré. La chanson était déjà-là. Je n’ai pas pris part aux décisions de commercialisation et d’exploitation du titre. La promotion avait déjà commencé. Je suis arrivé alors que le relationnel était en déclin avec la maison de disque. Kery l’a vécu durement et ça l’a affecté. Moi, je trouvais le morceau bien. Au delà de ça, je n’en garde aucun souvenir précis. Ca remonte à 92.

 

Tu as fait des sons pour Solaar, les Petits Boos, Fabe, Assassin, des remixs pour les Sages Po. Tu y vois un exercice de style, quelque chose de moins impliqué que lorsque tu produis tout un album ? On a l’impression qu’aujourd’hui tu te diriges plus vers cela ? 

Dj Mehdi : Les remixs, c’est autre chose. A chaque fois que j’ai fait des sons avec des artistes, c’est parce qu’à titre de fan de rap, j’avais envie d’apporter quelque chose qui leur faisait défaut. Je trouve que Fabe est un bon rappeur et un bon lyrisciste mais les sons de Stofcry limitaient son travail. Quand j’en parle avec Fabe, on tombe d’accord là-dessus. J’aime les sons dynamiques et j’ai envie d’apporter ce dynamisme à d’autres. En fait, j’ai pas fait tant de sons que cela. Pour Assassin, il y a une autre dimension. Elle est historique. J’ai été fan de Minister amer, NTM ou Assassin. Il y a quelque chose qui tient de la nostalgie de collaborer avec Squat. De manière générale, quand je collabore avec d’autres que Different Teep ou Ideal J, c’est parce que je pense leur apporter quelque chose de nouveau et j’espère trouver une alchimie au moins aussi intéres­sante qu’avec Kery. Les remixs, je les vois plus comme un exercice de style. Tu apportes ta pâte. Je peux faire des remixs de morceaux que je n’aime pas forcément sans que ça m’affecte parce que le postulat est différent. Tu te retrouves face aux machines et tu transgresses le titre et l’artiste. Aujourd’hui, je vais arrêter de faire des sons pour autrui. Ca me plait moins. C’est un peu comme trop en dire ou pas assez. Faire deux ou trois sons sur l’ album d’un gars que tu ne connais pas, c’est laisser ton empreinte et un peu de toi sans vraiment pouvoir revendiquer une pleine alchimie. Tu fais tes morceaux et puis tu te casses. Tu ne connais pas le rappeur plus que celà. Tu ne sais même pas comment le gars se position­ne dans ses interviews. Avant, je me voyais faire des sons un peu partout comme Premier. L’essentiel étant de faire de bonnes chansons. M’impliquer jusqu’à un certain point sur le disque d’un gars que je connais à peine, ça m’intéresse moins. J’y reviendrai peut-être, c’est cyclique.

 

Jusqu’à aujourd’hui que ce soit avec Manu Key, 113, Ideal J, les albums que tu as produit musicalement étaient des auto productions ou des co-productions. C’est une volonté de maitriser l’artistique ou un concours de circonstance ?

Dj Mehdi : Plus par défaut. C’était pas une décision politique à proprement dit. On n’avait personne qui nous ait donné les moyens d’arriver en studio et de nous produire en amont. On nous disait souvent:  » enregis­trez et puis revenez après. » Cut ou Alariana ont su nous témoigner leur confiance alors que Sony était réticent. A posteriori, c’est bien que les gens aient pu prendre acte de nos albums sans qu’il n’y ait de direction artistique revisitée. C’est pas donné à tout le monde.

Sur l’album de Différent Teep, Les nappes de l’interlude de Rocé ont été réutilisées pour le morceau un « Nuage de fumée » de Ideal J. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?

Dj Mehdi : Ce n’était pas pensé. C’est un morceau que j’ai fait un mercredi soir. Le lendemain Rocé devait venir poser. Une ou deux idées étaient marrantes dans le beat mais il manquait quelque chose à cet instru. Kery adorait ce morceau. Je me suis dit qu’on pouvait en faire autre chose. Une première version d’un nuage de fumée a été enregistrée puis en sortant de la cabine Kery a trouvé qu’il manquait un truc. Il s’est cassé. Et le lendemain, j’ai fait ça en live en studio et Kery a kiffé. On l’a gardé tel quel. Il y a beau­coup de morceaux qui se sont fait ainsi. Le processus de production des disques, ça n’est pas controlé comme le fait que Kery reprenne des phrases de morceaux antérieurs. Je crois que le rap, c’est ça. On part souvent avec des idées plus ou moins planifiées et qui aboutissent tout autrement. Ca a été la même chose pour « Main dans la main » du 113 avec le 113 clan. Un a fait un premier morceau que tout le monde appréciaient mais sans plus. On va se coucher. Jeff Dominguez fait le mix. Le lendemain, j’écoute et je refais la musique en deux heures. Jeff était en colère et le morceau a eu une autre dynamique. C’est arrivé pour beaucoup de titres. Dans le second ldeal « Blast Masta Killah a été joué live. Les sons étaient chargés sur une machine. Kery tapait le beat en live pendant que les séquences tournaient. Il n’avait pas envie d’écrire et le truc est sorti spontanément. Je l’ai programmé en un quart d’heure et ce qu’on retrouve dans l’album, c’est le son sur DAT même pas mixé. Jeff est arrivé, il a passé le DAT sur les bandes, on a rajouté des voix et s’en était fini.

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« Ce qui est intéressant dans le rap, c’est de construire soi-même sans avoir au préalable besoin d’un encyclopédisme et du bagage technique que peuvent requérir d’autres genres musicaux. » 

Sur le premier album de Manu Key, tu n’as fait qu’un remix. Pourquoi ?

Dj Mehdi : J’ai fait qu’un remix dessus qui s’est goupillé la veille du mastering. Quand Manu Key m’a dit qu’il se lançait dans la logique d’un album solo, je me suis dit qu’il fallait qu’il trouve d’autres couleurs pour que son solo ne ressemble pas à du Different Teep c’est pourquoi j’ai préféré me désengager du disque. C’est plus judicieux pour lui. Je l’ai mis en contact avec d’autres concepteurs sons. Il avait d’autres envies. Il fallait qu’il fasse un album dont il ait envie et qui ne puisse y avoir de parallèle avec Different Teep. Il y a eu le même parti pris pour le second Manu Key qui est en cours de réalisation.

Comment tu vois le rap ? Comment tu te positionnes dans cette industrie ? Penses-tu que le rap puisse changer cette industrie, porter un élan, être encore une contre-culture ?
Dj Mehdi : Je ne m’estime pas dans la contre-culture. Je me sens plus proche de Laetitia Masson ou de Daft Punk qu’un rappeur américain. On essaye de faire passer notre message au plus grand nombre dans une industrie de divertissement. On est dans un paradoxe dont on a du mal à se défaire. Ce paradoxe ne peut être résolu. Comment peut-on être crédible dans ce souci de représentation d’un rappeur et des conditions de vie qui chan-gent. Les miennes sont inchangés donc je porte moins ces contraintes que NTM ou d’autres. Est-ce qu’il y a encore un mouvement Hip-Hop en France ? Utopiquement oui mais dans les faits non. Est-ce qu’on peut prétendre être contre-culturel alors que beaucoup des éléments du Hip-Hop et du rap et plus généralement issus de la banlieue et des fils de l’immigration sont entrés dans la culture de ce pays ? Je pense que non. En même temps comme dessein et aspirations pour un mouvement culturel de rester contre-culturel s’est complètement stérile. Je ne fais pas de la musique pour prendre de rebours qui que ce soit ou quoi que ce soit: la variété ou autre. Mais force est de reconnaitre qu’on a ce paradoxe et cette contradiction a porter que n’a pas la variété française qui est un divertissement au centre d’une industrie de divertissement.
Entre transmettre du sens et porter une aspiration esthétique, musicale, avoir un propos et une ambition, avoir un regard sur la société et s’inscrire dans le marché qu’est la musique. Est-ce que cet équilibre et cette balance est possible ?

Dj Mehdi : Aucun n’a la réponse idéale. C’est une question de choix, de volonté, d’aspirations. En ce qui me concerne, c’est de faire de la musique. Est-ce que Marvin Gay, Stevie Wonder, Wess Montgomerie sont contre-culturels ? Je m’inscris plus dans cette démarche que celle d’un Martin Luther King ou Malcom X. Ma problématique est sensiblement différente des rappeurs en ce sens ou je n’ai pas le support texte à ma charge. Je ne veux pas parler à la place des rappeurs.

On voit comment le Jazz s’est galvaudé entre la force créative qu’il a été et aujourd’hui, la musique bourgeoise qu’il est devenu… 

Dj Mehdi : Aujourd’hui le jazz fait partie de la culture et je crois qu’on devrait l’apprendre et communiquer ce savoir. Ma prétention, ça n’est pas de voir inscrit mon nom aux côtés de celui de Dutronc et autres mais j’ai des prétentions artistiques et culturelles. La culture idéalement que j’aimerais voir transmise à l’école ce serait le Graff, des ateliers… Je suis un fan de graff. D’ailleurs, le rap s’inscrit dans les mêmes aléas que le graff mais dans une moindre mesure. Ce qui les unit, c’est la spontanéité et l’urgence.
On le voit bien aujourd’hui où ce sont les pochoiristes qui occupent l’espace médiatique et qui sont en galerie alors que le graffiti peinent à être reconnu…

Dj Mehdi : Je comprends ce que tu veux dire. dans l’histoire de l’art les autodidactes ont toujours apportés plus et ce en dehors des canons institutionnels. A titre personnel, j’aime pas la musique sans message. Quand tu fais de la musique, il n’y a pas de portée sociale. Ce sont les textes, la pochette, le graphisme qui induisent cette réalité.La musique a besoin de créer des univers. Ce qui est intéressant dans le rap, c’est de construire soi-même sans avoir au préalable besoin d’un encyclopédisme et du bagage technique que peuvent requérir d’autres genres musicaux. Maintenant, je crois que le rap doit rester ouvert aux signaux extérieurs comme le graff, le cinéma sans forcément aller voir que du Spike Lee. j’ai l’impression à travers mon travail de m’inscrire dans mon époque. J’aimerais qu’on puisse prendre mon travail et qu’on puisse y voir un instantané de l’époque comme on peut prendre les Who comme témoin du rock anglais dans les 70’s. Le rap doit dépasser ce concept de musique jetable et interchangeable tout en gardant sa spontanéité.

Tu as travaillé sur la bande son des Lascars mais souvent les collaborations entre rap et cinéma restent de l’ordre de la compilation dérivée comme Taxi, Zonzon… N’y-a-t-il pas quelque chose à faire de plus éloquent ? 

Dj Mehdi : Je suis à 100 % d’accord avec toi. Aujourd’hui, on ne sollicite pas le rap comme un prolongement sonore du film c’est plus un accompagnement du film via Skyrock. C’est à la mode de dire qu’il est aisé de concevoir l’image et le son comme un tout mais ça n’est pas évident.C’est difficile de recevoir les images et de faire un son qui aille dans le même sens. On me l’a pro-posé pour des films et l’exercice fut périlleux. C’est quelque chose qui est loin d’être aisée. En fait, je crois qu’il est très dur de concilier une conception sonore à la conception visuelle d’un tiers. Quand tu fais de la musique, tu as toujours des représentations si ce n’est visuelles au moins tactiles de tes sons. La musique, c’est vraiment un truc sensuel. J’ai des difficultés à recevoir des images et à faire une musique qui va avec. Ca m’intéresse mais c’est un vrai boulôt.La réussite ultime, c’est la musique d' »Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. Elle s’est fait en trois jours avec la projection des images sur grand écran. Le producteur expliquait qu’il avait ramené Miles à Paris et qu’il a visionné le film avec ses musiciens et la musique s’est faite quasiment en instantané. C’est quelque chose de fort. Par contre Taxi ou Zonzon ne sont que des moyens détournés de faire la promo du film sans juger de le force et de la pertinence de ces projets.

Sur Ideal J, tu as utilisé des cordes sur certains morceaux. Est-ce que tu te sentais limité par le sampling ?

Dj Mehdi : L’effet dramatique n’aurait pu se faire avec de simples samples. Ce qu’on voulait faire avec « Le combat continu » c’est de mener à bien un vrai challenge artistique. Plus que la thématique des morceaux qui est somme toute classique, Kery a vraiment apporté un nouveau souffle dans la manière de les aborder et je me suis acharné de mon côté à chercher de nouvelles orientations musicales. Le défi qu’on a pris, c’était de ramener un angle différent. On a essayé d’avoir une écriture directe et pas superflu et le second postulat, c’était d’amener une touche qualitativement supérieure à toutes les productions de l’époque qui essayaient de ressembler à du Mob Deep. Avec l’utilisation des cordes, on a pris de revers et ce avec les mêmes armes le sens commun des programmations de l’époque. Les violons apportent beaucoup à l’expression dramatique. C’est d’ailleurs pour ça que Mobb Deep y ont recours. Plus que la mélodie nous recherchions les harmoniques.

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Interview parue en 2000 dans Real :

Quel était le postulat de départ du label Espionnage?

Dj Mehdi : Espionnage est né au début de 1998, on a sorti la série de maxis qu’on connait comme « Truc de fou du 113 », Rhoff, Rocé… Espionnage n’a pas la vocation d’être une maison de disque. Je n’en ai pas l’envie, ni les moyens. Ce sont des investissements ponctuels en fonction des envies. Je ne planifie pas le futur.
Aujourd’hui, tu prévois de sortir l’album de Karlito. C’est fortuit? Je ne pensais pas signer d’artistes, juste proposer des idées de support et être le plus réactif possible. La devise c’est de sortir vite et bien. Finalement, je me suis investi sur un projet lourd: l’album de Kar!ito. Il est terminé et sortira en février.
Comment perçois-tu l’Espionnage Sound System : un collectif à géométrie variable ou une entreprise personnelle avec des gens qui se greffent ponctuellement? L’Espionnage Sound System à la base, c’était des soirées. Mais on a eu du mal à imposer notre concept: une soirée rap avec un Dj house au milieu. Pour Le Ep, j’ai repris cette notion de Sound System. C’est en rapport avec ce qu’est un Sound System à l’origine: une sono qui se ballade et des Dj’s qui changent tout le temps. C’est une bonne analogie… L’Espionnage un projet plus ou moins unipersonnel, en ce sens ou je m’occupe de tout mais ça tient aussi du collectif du fait des collaborations.

Pourquoi avoir opté pour une iconographie différente: l’imagerie de John Le Carré et sur le Ep le système des calques?

Dj Mehdi : L’Espionnage Sound System c’est aussi quelque chose de multimédia. Les designers apportent leur matière au même titre que les rappeurs et producteurs, c’est un groupe qui englobe des personnes très différentes. C’est un pôle pluridisciplinaire ou chacun soumet ses idées (clip, disque, plages Cd-rom, sites Internet… Travailler avec Alex (Wise), Mode 2, c’est un bon challenge. Le résultat est là. L’idée, c’est de conserver cette base artisanale et créative.

Pourquoi avoir investi une imagerie plus soft, moins incarnés que sur Ideal J ou 113 par exemple ?

Dj Mehdi : Parce que le projet mêle pas mal de choses. C’est un kaléidoscope sur ce que musicalement j’ai envie de retranscrire. Les univers sont très différents. Le graphisme se devait de l’être.

Quel a été le postulat du Ep concept? Est-ce juste une compilation?

Dj Mehdi : Le concept Ep tient plus de l’exercice. C’est vrai. Je voulais offrir les classiques du label. Néanmoins, J’ai rajouté des inédits comme « Ulysse » qui malgré lui est devenu le single du EP.II n’a pas la vocation d’être un album.

Et tu penses prendre des artistes et les faire évoluer dans le cadre d’Espionnage ?

Dj Mehdi : Je ne pensais pas signer d’artistes, juste proposer des choses et les faire rapidement, avec des gens que j’aime bien. Finalement, j’ai produit l’album de Karlito, qui est quasiment terminé et qui sortira l’année prochaine (février 2000), alors que ce n’était pas particulièrement prévu. Quant au futur, je ne le planifie pas.

Que t’ont apporté Zdar et Boombass ?

Dj Mehdi : Je connais bien Zdar et Boombass depuis ma collaboration avec Solaar. J’ai eu l’occasion de rencontrer les Masters At Work ou les Daft Punk. Toutes ces personnes m’ont fait découvrir un pan entier de la musique que je ne connaissais pas. Je n’aime pas forcément tout, mais les procédés de production sont particulièrement novateurs. L’utilisation des filtres et le sens des mixs sont deux aspects avec lesquels je me suis familiarisé. Ça a été un peu une jouvence pour moi à un moment ou le rap français devenait triste. Les beats n’arrêtaient pas de ralentir. Et l’influence des USA était trop présente.

Crois-tu à la singularité du rap français par rapport au rap américain ?

Dj Mehdi : Si tu prends «The Sun Rises In The East» et «Wrath Of The Math » (Jeru The Damaja), « Enta Da stage » et « Dah Shining » (BCC), le premier Wu-Tang, et tu ajoutes «The Infamous» (Mobb Deep) et « Illmatic » (Nas), là tu décodes carrément tout le rap français de fin 93 à 97. Tous les trucs que l’on aimait bien et qu’on faisait, c’étaient influencés par les musiques de Premier dans Jeru. Les mecs rappaient comme Buckshot ou comme Smif-N-Wessun, les thèmes c’étaient le ghetto et le reste, tout était noyé dans les réalités américaines. Ces albums sont évidemment des classiques, je les adore et je les écoute régulièrement, encore plus aujourd’hui. Mais il était important de coller aux réalités françaises. Avec Kery on a essayé de se détacher des standards américains. Aujourd’hui le rap français est arrivé à maturité. Il a trouvé sa singularité. Pone est un de mes concepteurs préférés. Je pourrais compter aussi Yvan ou Jimi Finger. Aujourd’hui, je vois mal des français plagier Ruff Ryders. C’est un truc trop froid, typiquement américain qui est difficilement transposable ici.

Tu crois à l’interpénétration des genres ?

Dj Mehdi : Non, pas spécialement, je n’ai jamais prétendu avoir amené de la house dans le rap, certains l’ont dit. Je trouve bien que ça s’ouvre, que des collaborations se fassent, je trouve par exemple mortel le remix du 113 par Boombass, je suis super content d’avoir remixé des trucs de Versatile, de Cassius… Pour l’interpénétration des genres, il faut que les gens le veuillent, nous on est musicien, on fait juste de la musique, après les publics sont différents, ce ne sont pas les mêmes codes. L’interpénétration des genres, ce serait bien, mais ça n’est pas pour ça que je milite.

Par rapport aux sons eux-mêmes, penses-tu qu’ils puisent être porteur de sens?

Dj Mehdi : C’est un degré à atteindre. Dans un cas classique comme Public Enemy, je pense que le son du Bomb Squad est très éloquent, quand tu écoutes « Burn Hollywood Burn », « Rebel Without A Pause » ou « Fight The Power », je pense que le son va de pair avec le message. Après, il y a un second degré plus abstrait qui laisse à penser que les gens qui ne sont qu’ instrumentistes, peuvent faire passer un message clair, qu’ils peuvent converser avec le public, c’est tellement limpide que ça a une portée sociale, comme John Coltrane, Thelonious Monk… Mais c’est un degré de maîtrise difficile à atteindre.

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 « Dans un cas classique comme Public Enemy, je pense que le son du Bomb Squad est très éloquent, quand tu écoutes « Burn Hollywood Burn », « Rebel Without A Pause » ou « Fight The Power », je pense que le son va de pair avec le message. Après, il y a un second degré plus abstrait qui laisse à penser que les gens qui ne sont qu’ instrumentistes, peuvent faire passer un message clair, qu’ils peuvent converser avec le public, c’est tellement limpide que ça a une portée sociale, comme John Coltrane, Thelonious Monk… Mais c’est un degré de maîtrise difficile à atteindre. »

Tu cherches à t’inscrire en tant que musicien touche à tout ou le cadre de la production d’albums rap te satisfait amplement ?

Dj Mehdi : Producteur de rap, ça ne veut rien dire, je veux être musicien. J’ai fait des morceaux avec Cheb Khaled, avec M, avec Cassius, avec des gens qui n’ont rien à voir et c’est tant mieux. J’apporte ma culture et mes connaissances, ce que je connais le mieux, ce que je maîtrise. J’ai eu l’impression d’avancer dans ce que je connaissais de la musique et que je repoussais les limites de ma connaissance du métier de compositeur, de producteur et de réalisateur de disque. Depuis que je suis assez grand pour comprendre la musique et les instruments, je suis dans le rap et c’est de là que viennent mes connaissances de la musique, mais dans mon top 10, il y a Jimmy Hendricks, Les Beatles et Miles Davis. Tu me poses ces questions, mais j’ai 23 ans, mon premier disque est sorti il y a quatre ans, on ne fait que débuter ! J’ai eu beaucoup de chance et j’en suis là parce que je n’ai pas arrêté de travailler, de faire des sons, de scratcher. Grâce à mes rencontres avec Kery et Manu (Key), qui sont des artistes, j’ai eu un parcours riche et l’occasion de faire quelques bons disques, au moins ceux d’Ideal J, du 113 et la compile Espionnage. Ce n’est que le début.

As-tu envie de devenir comme Akhenaton et d’investir d’autres champs, diversifier tes activités?

Dj Mehdi : Ce qui m’intéresse ce sont les disques, de faire de bons disques et de bonnes chansons. Pour la télé et le ciné, c’est une autre compétence. Et c’est difficile d’être bon partout, tu peux être bon pour une chanson et nul pour un film. Lennon et Mc Cartney n’ont jamais réellement écrit une bonne musique de film. Et pourtant… J’ai déjà essayé de coller de la musique aux images et de composer en regardant. J’ai fait des essais et j’en referai, c’est aussi une question de propositions. Par exemple, pour les lascars, ils m’ont demandé treize titres et je n’ai pu en faire que cinq, c’est pour dire. Je l’ai aussi fait pour des films qui étaient à l’état de synopsis. En fait, j’attends aussi le projet qui m’emballera. Pour Akhenaton, je trouve ça bien, il a touché plus de gens, il a développé son business.

Par rapport à la Mafia KI Fry, Kery et Manu Key s’inscrivent dans une démarche artistique précise et suivie, qu’en est-il de ton travail avec le reste du crew?

Dj Mehdi : Kery, Manu et moi, on se connaît depuis dix ans. J’avais treize/quatorze ans, c’est la famille et même plus. On s’est connu via le rap. Le développement artistique, la maturation et la maturité, de tous les trois, sont passés par des stades différents, chacun a eu ses moments. Ces deux mecs-là m’ont simplement tout appris, aussi bien la musique, les techniques de productions, comment écouter un disque, qu’au niveau des rapports avec les gens dans le travail.

Ton intronisation en tant que producteur et Dj s’est faite à l’âge de treize/quatorze ans. Il y a quelque chose de l’Enfant Prodige… 

Dj Mehdi : J’ai eu une enfance relativement protégée et je suis tombé très tôt dans la musique, à treize/quatorze, et je n’ai fait que ça. Depuis que je suis gosse, je suis dans le son. Mon père et mes oncles m’ont transmis l’amour de la musique. Ils ont balisé mon parcours. Je ne me vois pas comme un enfant prodige. Juste comme quelqu’un qui a assouvi sa passion.

Le fait qu’il faille un son de Mehdi aujourd’hui dans un album de rap français, ne te donne pas l’impression d’être devenu, à la fois un élément important dans le casting du rap français et en même temps, que ça limite aussi ton implication en tant que producteur puisque ces collaborations se limitent à un son, voir deux ou trois par album ?

Dj Mehdi : J’ai fait des sons dans différents albums, avec Kertra, Fabe, Assassins, Pit Baccardi…J’ai eu de super expériences, rencontré plein de gens, avec qui j’ai envie de continuer de bosser, comme Pit par exemple. Mais il n’y a rien qui m’ait autant exalté artistiquement que de faire un album, que ce soit avec le 113 ou Kery. J’aimerais qu’un album soit un projet, une vision d’ensemble et non pas un casting de featurings et de producteurs. Je ne suis pas producteur de tubes, j’ai eu la chance d’avoir fait quelques singles qui ont bien marché. J’ai toujours l’exemple de Dre et Rza qui ont fait peu de sons en dehors de leurs propres productions. Non, je ne pense pas devenir un genre poncif qui se retrouve sur tout les albums de rap français. D’ailleurs, à l’avenir je vais plus me concentrer sur mes projets ou ceux des proches plutôt que d’être un sous-traitant.

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Interview parue dans le numéro de Real N°7 dans la rubrique Focus annonçant son premier album « The Story Of Espion »

Quelle a été la genèse de ce projet ? Et pourquoi avoir fait un album sous l’entité DJ Mehdi ?

Dj Mehdi : J’avais un projet initial avec un ami. On voulait faire un disque de conversation. Il devait y avoir un documentaire et le disque. L’idée, c’était de montrer que certains artistes arrivent à installer une conver-sation particulière avec l’auditeur, tout en s’adressant au plus grand nombre. L’idée est venue de là et j’ai beaucoup hésité à savoir si ça devait être une espèce de compilation ou un projet générique avec d’autres concepteurs. Finalement, c’est devenu un album de DJ Mehdi parce que l’idée initiale du projet a capoté. J’ai poursuivi sur cette voie. Ça aurait pu être Espionnage sound system ou Espion, mais j’ai opté pour DJ Medhi. Je ne voulais pas que ça ressemble à une compilation. Je voulais m’approprier les morceaux et non plus que ce soit un morceau de l’invité. D’ailleurs cette idée de conversation, on l’a expérimenté sur le morceau Rim.K, Lil Dap et quasiment au même moment Jay-Z l’a fait avec Angie Martinez.

Tu disais ne pas être convaincu par la pertinence d’un album instrumental hip-hop. Pourquoi le faire aujourd’hui et que penses-tu de la série BBE ?

Dj Mehdi : Manifestement, j’ai changé d’avis. De la série BBE, c’est celui de Will.l.A.M de Black Eyed Peas que je préfère parce que c’est sur celui-là qu’il y a des musiciens. Le plus instrumental, celui de Pete Rock, est celui que j’aime le moins avec le Marley Marl. Je trouve que le concept assez libre est original, d’autant que l’objet est joli, mais un album de rap instrumental, sur la longueur c’est chiant. C’est assez dur de délivrer un message précis avec uniquement de la musique dans le Hip-Hop alors que ça n’est pas du tout un problème dans la house. La house, c’est purement et simplement un message hédoniste, même si certains essayent de changer la donne. Le rap, c’est moins dansant, en tout cas en Europe. À l’inverse, je ne voulais pas faire une compilation en invitant des rappeurs et me l’approprier comme étant mon projet. Je me bats avec un concept assez flou où j’ai évité à la fois l’album pure-ment instrumental et la vulgaire compilation. Sur la compilation Espionnage, le problème ne se posait pas vu qu’il y a avait des morceaux existants, et je n’ai fait que les compiler sur le même disque. Là, il m’a fallu réfléchir avant de composer et d’assembler les titres.

Le rajout des instruments, ça a été conceptualisé en amont de la création des morceaux ou ça a été une construction empirique ?

Dj Mehdi : Quand je composais, je composais comme je le fais pour du rap. Mais lorsque je l’envisageais avec des instruments, j’avais les arrangements en tête. Il y a eu aussi des hasards en même temps. Il y a un ami bassiste qui a aussi joué de la harpe sur deux titres. J’aime bien dire que c’est plus un album de groupe parce qu’il y a des choses qui ne relèvent pas de ma responsabilité directe. C’est aussi pour ça que l’album s’ap-pelle Dj Mehdi / Espion. Le Hip-Hop était vraiment attaché à la culture du sampling, chemin faisant, il est beaucoup plus dans la composition voire même dans le rajout d’instruments joués. On est passé d’une conception basique, puriste à une vision plus élaborée. Il y a d’abord les droits et puis aussi l’envie d’être plus musical. A Tribe Called Quest, Pete Rock et beaucoup d’autres se sont fait taper sur les doigts pour des histoires de droits sur des samples. Leur volonté, c’était de prendre le sample dans sa version la plus minimale possible, de telle manière à ce que ça ne ressemble en rien à la version originale. Les envies changent. Quincy Jones disait que la tech-nique des jazzmen et des musiciens de funk étaient assez rudimentaires finalement en comparaison à la musique classique et qu’il avait fallu attendre Stevie Wonder pour que le genre prenne une envolée harmonique et mélodique telle que la comparaison des techniques entre le classique d’un côté, le funk et la soul de l’autre ne tenait plus. C’est la même chose pour le rap. Tout le monde a conscience que le sampling et la musique assistée par ordinateur portent une dynamique forte. Mais on attend le génie, à l’instar de Stevie Wonder qui portera la chose plus loin. En fait, l’avis de Quincy Jones était de reconnaître l’apport du sampling tout en y voyant un genre mineur dans l’attente du génie qui portera cette technique plus loin. En tout cas, l’évolution est là. Me concernant, j’ai découvert beaucoup de musiques sans jamais arrêter d’écouter du rap. J’ai écouté les musiques électroniques, du rock et je me suis replongé dans les disques de Curtis Mayfield, des Beatles et je voulais me rendre digne par rapport à ses références-là. C’est pour ça que j’ai pensé à rajouter des instruments, à rendre ma musique plus sensuelle et moins prévisible. À intégrer l’accident comme évolution dans mes compositions. C’est pas facile de rompre avec le côté linéaire. Même si ça ne ressemble pas du tout à un disque de Curtis Mayfield ou de Jimi Hendrix, je voulais retrouver ce que j’aime dans leurs disques. Je voulais aussi envisager mon disque comme une narration. Qu’on ait l’im-pression d’avancer au fur et à mesure du disque. Avant, je prêtais moins attention au son. Il y a des albums que j’ai fait et qui étaient mal mixés. Là, je voulais que le son participe à la narration, qu’il y ait des éléments qui apparaissent et disparaissent au gré des ambiances. Ce que j’avais en tête a été bien reproduit par les ingénieurs du son.

Tu parlais des Beatles. La valeur ajoutée de beaucoup d’albums des Beatles, ce sont les arrangements. C’est seulement aujourd’hui que le rap intègre cet aspect. En même tant, où s’arrête l’évolution et commence la sophistication outrancière… ?

Dj Mehdi : Les Beatles n’ont pas toujours été responsables des arrangements. À un certain moment, ils les ont subis. À la base, c’était des fans de rock pur et dur, donc très peu arrangés. De véritables artistes du sampling, il n’y en a pas énormément. C’est-à-dire des gens capables de s’approprier des samples et d’en faire quelque chose d’intéressant qui ne tienne pas seulement à l’efficacité de la boucle ou au choix du bon disque. Shadow, Premier sont de vrais artistes du sampling. Il y en deux, trois autres. Pour le reste, ce sont de bons concepteurs parce que ce sont des mélomanes et des crate-diggers. Ils ont l’oreille, mais souvent ça ressemble à la version originale. La façon dont j’utilise le sample porte en elle-même ses propres limites et j’ai besoin d’arrangements pour porter le morceau plus loin. C’est une valeur ajoutée. Si je te faisais écouter des sons en sortie sampleur, tu serais vraisemblablement déçu par rap-port à la version finale. J’ai besoin d’arrangements et de compliquer les structures, d’ajouter des musiciens qui ramènent leur patte pour évoluer.

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Interview dans Real n°9 pour la sortie de son premier album solo « The Story Of Espion » et dont DJ Mehdi assurait la couverture. 

En parallèle de son travail au sein de Ideal J, DJ Mehdi a travaillé avec 113 et Different Teep, 113 Clan et ce qui deviendra la Mafia K1fry. Depuis peu, avec son label Espionnage, il a entrepris les sortis vinyles de Rohff, Karlito, Rocé, ses projets instrumentaux et ceux de Yvan Double Pact. Son cheminement s’amorce doucement mais surement vers une carrière solo. Peut-être que sa rencontre avec les membres de la Funk Mob, aujourd’hui Cassius, a ouvert des possibilités, des pistes de réflexion, le champ du possible  quant à la perspective de se lancer dans une carrière solo. Cette rencontre en a généré d’autres et ouvert une boite de pandore. Il se souvient : « J’ai rencontré les Daft et les masters At Work. Dans ce même temps, je ne prenais pas le même plaisir à écouter et produire du rap. » Dj Mehdi poursuit et produit désormais pour Fabe, Assassin et d’autres, le temps d’une ou deux productions par album. Il consolide son label Espionnage en vue de sortir une compilation hétéroclite qui réunit son back catalogue, inédits et remixs. Il retrouve le temps d’un album avec Karlito de la Mafia K1fry le plaisir de produire et réaliser en intégralité un disque comme il l’avait fait au préalable avec Ideal J, Different Teep ou 113. 

L’audience qu’il s’est forgée avec Ideal J,  le succès qu’il a rencontré avec 113 et les différents disques qu’il a sorti, le fait naturellement signé avec Delabel. Il travaille alors sur la production de son premier album solo « The Story of Espion » qui convie Vinia Mojiica, Kaos, Lil Dap de Group Home, Diam’s, Akhenaton, Rim K, etc.. Cet album le révèle comme chef d’orchestre et maitre d’oeuvre d’un projet qui réunit toutes ses influences, dépasse et transcende les genres. Pourtant Dj Mehdi n’affirme aucune velléité à faire tomber les barrières musicales. Il veut et souhaite juste faire tomber les codes pour produire une musique qui sonne au plus juste, qui soit au plus proche de sa personnalité. Comme les Beatles ou les Who qui ont incarné le son des années 70, Dj Mehdi aimerait que sa musique soit un instantané de l’époque et un marqueur des années 2000. 

 

 

Quelle rétrospective tu fais de la décade que tu as passé dans le son?

Dj Mehdi : Je ne sais pas. C’est assez difficile de faire un bilan. J’ai été d’un endroit à un autre mais je fais toujours la même chose. Ce serait plutôt aux personnes extérieures de le faire. J’aurais mauvais jeu de le dire moi-même. Vu que je suis moi-même parti prenant. Ca n’est pas une démarche positive de ma part de tendre vers le décloisonnement. Je fais cela parce que je l’entends comme ça. C’est pas du tout prémédité. Je ne ferais certainement pas l’unanimité, je n’ai pas vocation à ouvrir une brèche. Ma seule envie, c’était de m’approprier mon disque. Vouloir faire ce que j’ai fait sur 113 ou Kery James sans eux, c’était d’avance voué à l’échec. Je n’ai pas vocation à engager mon travail dans l’ensemble de la production hexagonale. Ce ne sont pas des questions que je me pose.
L’album de Karlito est le seul album où les sons jouent plus sur la cohérence de l’ensemble… Il y avait quelques sons que je n’ai pas faits mais c’est vrai qu’il y a un univers de sons. J’ai fait en fonction de ce que Karlito m’avait demandé. Il voulait un album qui soit dans l’esprit de la Gangstarr Foundation. Il a un débit presque parlé, linéaire. Karlito, comme 113 ou Rocé, chacun dans leur genre, ne sont pas de grands techniciens. Ils ont un débit super proche de la parole. Karlito, contrairement à moi, a eu une démarche complètement positive et pré-éta-blie. Il voulait que son album soit dans l’esprit de Gangstarr, Pete Rock & CL Smooth. Ca n’est pas le disque de Karlito et Medhi mais bien celui de Karlito. On voulait que cet album soit une cassette qui tourne en continu. C’est ce qui nous a inspiré le titre Contenu sous pression. On voulait faire la chose le plus simplement possible presque jeté. On ne voulait pas qu’il y ait de fioritures et aller dans un gros studio. On voulait retrouver un peu cet esprit et le grain du premier Wu-Tang.
On a l’impression que tu vois ton travail plus comme celui d’un exécutant. Est-ce que de travailler en solo t’as permis de reconsidérer ton rôle?

Dj Mehdi : Mon groupe, c’était vraiment Ideal J. Mon travail avec le 113, Karlito ou avec les différents artistes ou groupes avec qui j’ai pu travailler, c’est différent. Je suis à leur service et c’est à cette tâche que je m’attelle. C’est quelque chose de normal. Lorsque je travaille avec le 11 3, on dit rarement: « les sons de Mehdi sont bien ou pas bien. « On dit l’album du 113 est bien ou n’est pas bien musicalement et ça s’arrête là. Même s’il y a une équipe derrière. C’est le groupe qui focalise l’attention et qui se trouve au premier plan et ça, il faut pouvoir le porter. Aujourd’hui, pour la première fois depuis la fin de Ideal J, je me retrouve en première ligne. Même si j’ai travaillé avec beaucoup de gens sur ce projet et qu’ils ont super envie que ça marche et qu’ils se sont dédiés à ce projet, je suis sur le front. Je vis avec et d’être l’objet de toutes les attentions, c’est vraiment nouveau pour moi.C’est mon premier disque.
Est-ce que tu composes des sons qui par la suite sont proposés ou tu fais des sons sur commandes et sur mesures… Quand je suis devant mes machines, je fais du son sans jamais me soucier de savoir où mes productions vont finir. La seule chose que je fasse à la com-mande ce sont les remixes mais c’est un autre type d’exercice. Tu pars de matériaux déjà existants pour arriver ailleurs. Tu pars d’un point pour arriver à un autre, c’est un autre niveau de création.

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Pourquoi ne pas être plus intervenu sur l’album de Kery de manière plus conscéquente ou pas du tout finalement et d’avoir finalement adopté une attitude médiane, plus timorée…

Dj Mehdi : Je vais essayer d’être clair une bonne fois pour toute (un peu agacé). Kery décide d’arrêter Ideal J pour les raisons qu’on connaît. C’est sa décision et nous l’avons respecté. On allait pas revenir par une porte dérobée et refaire Ideal J. On m’a proposé de réaliser l’album de Kery et j’ai essayé. Je me suis rendu compte que je n’étais pas la bonne personne pour cela. Kery s’en est mieux sorti que je n’aurais pu le faire. Je suis très fier du peu que j’ai fait même s’il y a beaucoup de matière qui n’a pas été utilisée. Je n’étais pas le bon producteur pour le disque. Que Kery ait été aussi offensif et dirigiste, ça va dans le sens de sa maturité artistique. Kery n’ayant pas trouvé le bon producteur a fini par produire lui-même. Si je m’étais plus impliqué, j’aurais sûrement dévoyé l’idée qu’il avait.

Le morceau avec Diam’s est parlé. C’est une requête de ta part? Tu as été assez directif sur ce disque?

Dj Mehdi : Avec Diam’s, on est tous les deux tombés d’accord sur cette idée. J’ai laissé les différents intervenants du disque proposer, disposer et faire. Après je me suis approprié leur travail dans le sens où j’ai beaucoup retouché les éléments qu’ils m’avaient fournis. J’ai beaucoup re-samplé les musiciens. J’ai aussi mis des interventions de Diam’s qui était à la fin au début. Je ne cherche pas spécialement à soumettre des consignes ou des directives aux différents intervenants. Justement je préfère les laisser pleinement s’exprimer et voir comment je peux disposer et agencer leurs interventions. J’aime les hasards heureux , ce qui n’est pas planifié et qui te surprend. Par exemple Rim.K ou Vincent Segael qui joue du violoncelle sur le disque ont de très fortes personnalités et tu ne peux pas être dirigistes. Ils ne font que ce qu’ils ont envie de faire. Ce ne sont pas des exécutants et c’est pour cela que je voulais qu’ils participent à mon disque.

Tu as travaillé avec le 113, Karlito ou même Rocé qui sont des artistes qui dans leur rap ont quelque chose du parlé. L’intervention de Diam’s est parlée et non rappée. Est-ce que tu es sensible au Spoken Word et établis-tu des liens entre le rap et le spoken word…

Dj Mehdi : Je ne pense pas qu’il y ait vraiment de liens mais j’ai été sensibilisé au spoken words par des gens, notamment Mike Ladd que j’ai un peu côtoyé à New York. J’ai travaillé avec l’ingé son qui avait travaillé sur l’album de Saul Williams. J’ai rencontré Ursula Rocker. J’ai pensé à intégrer du spoken word mais le pro-jet de faire un album de conversation est resté en suspens parce que n’étant pas entièrement bilingue, je ne trouvais pas cela assez divertissant. Ne com-prenant pas toutes les nuances et l’intensité des mots, j’ai préféré recentrer le projet. Et le problème, c’est que le spoken word n’a pas vraiment de scène en France. Je sais qu’il y a des essais, ça a de l’avenir en tout cas. Je pense que c’est dans la continuité et qu’il peut y avoir un mélange des genres mais le rap et le spoken word restent deux disciplines distinctes.

D’où viennent les titres de tes morceaux instrumentaux?

Dj Mehdi : Souvent ce sont des hasards. La première, c’est un titre qui m’est venu bête-ment. La réceptionniste du studio me disait chaque soir à l’heure du départ : « sois béni et reviens « . Et c’est resté. Il y a un morceau qui porte le nom de ma société et qui est tiré d’un morceau de Raekwon et Ghostface dans Cuban Linx qui s’appelle North Star, Anais c’est un anachronisme, le titre Break Away est venu bêtement. Je cherchais un titre et j’ai regardé mes pompes. C’était des Adidas Campus et j’ai nommé la disquette Campus. J’ai donné cette indication à la chanteuse et on est parti sur un morceau qui parlerait d’éducation, d’université. Et le morceau s’est construit autour de cette phrase « You gonna leam today, You gonna break away ». Along The Way, c’est en rapport au périple de mon album. Pendant la création de cet album, j’ai beaucoup voyagé. Je suis parti de Paris pour aller à New york, Los Angeles en passant par l’Angleterre. Je suis allé à Rome avec Karlito. J’ai emmagasiné beaucoup de choses qui inconsciemment se retrouvent dans mon disque. Le titre de She’s so bad vient d’une phrase de John Lenon dans I want You.

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« A nous de savoir retranscrire avec des émotions qui nous sont propres la spécificité de notre environnement. Le rappeur européen que les américains respectent le plus, c’est Tricky. C’est finalement le gars dont la musique leur ressemble le moins. Notre salut, c’est de faire la musique qui nous ressemble. »

On a l’impression que tu es une véritable encyclopédie. Tu connais pas mal de choses sur la vie des musiciens et artistes qui t’ont influencé… L’aspect biographique est-t-il important pour toi ?

Dj Mehdi : Ce qui m’intéresse dans la musique, c’est ce qui reste de la personnalité de l’artiste dans sa musique. On pourrait tous les deux être peintres et peindre le même modèle et ça n’est pas pour autant que nous aurions la même représentation de ce modèle. J’aime bien connaître un peu mieux les artistes dont j’aime la musique et je pense que la musique comme tout autre forme de création est une fenêtre ouverte sur la personnalité, une sorte de médium… Je suis curieux et ça me permet aussi de savoir où tous ces gens qui m’ont influencé vont eux même puiser leur énergie et leurs influences. Plus je me renseigne sur le vie, plus j’ai l’impression d’en être proches. Prends Bob Marley et John Lenon. Bob Marley a quasiment inventé une musique et placé son pays sur la carte du monde en faisant la même musique. De l’autre côté, il y a John Lenon, qui entre 1967 et 1971 n’a pas cessé de changer de musiques et de saccager ce qu’il venait de faire. Les albums se succèdent sans jamais se ressembler jusqu’à changer de personna-lités à chaque album. J’aime des artistes constants comme Bob Marley ou Dylan mais j’estime encore plus le travail de John Lenon ou de Jimmy Hendrix. J’aimerais et je souhaite pouvoir me réinventer à chaque fois.

Tu es concepteur son. Le médium en musique est moins clair, moins direct que les mots. Est-ce que c’est quelque chose qui te limite?

Dj Mehdi : Le langage et la dialectique sont quasi nuls en musique. Ces choses-là pas-sent essentiellement par le texte et je pense que le succès d’un morceau tient beaucoup à la chanson, la personnalité du chanteur. Les choses sont beau-coup plus compliquées à expliquer et à communiquer avec une composition purement musicale. C’est une équation tellement dure à résoudre que beaucoup de concepteurs ne se posent pas cette question. Peut-être que le rôle d’un producteur est de rester à sa place, en retrait.

Pourquoi avoir fait alors un solo? C’est une option qui s’est imposée à la disparition d’Ideal J?

Dj Mehdi : Après Ideal J, j’étais un peu esseulé, sans groupe et je n’avais pas forcément envie en dehors du 113, de Karlito et des proches de refaire des sons pour d’autres. Je n’avais pas non plus envie de faire un album en invitant des gens et que ça finisse par ressembler à une compilation. Des proches me disaient que je me prenais trop la tête à théoriser. Mais moi, je voulais voir un petit peu plus loin. Le Hip-Hop a une dimension sociale qui lui est immanente. La house a une portée plus hédoniste. Ce sont deux cultures parallèles… Faire de la musique sans message, ça ne m’intéresse pas. Ca ne veut pas dire qu’il faut que la musique est forcément une portée sociale ou politique mais qu’elle puisse être le véhicule d’idée.Ce qui est important, c’est que ma musique puisse exprimer quelque chose. J’aime que ma palette émotionnelle dans ma musique ne soit pas univoque. Ma musique n’est pas que rap parce que mes influences sont plus vastes et ça n’est pas house pour autant. Ce que j’ai aimé chez Tribe Called Quest, c’est leur capacité à passer d’une ambiance à une autre. Sur Midnight Merauders cohabite aussi bien des morceaux comme Rest In Peace que Scenario…

Pourquoi avoir éprouvé le besoin de re-séquencer les parties jouées?

Dj Mehdi : On l’a fait par commodités parce que l’ingénieur du son y tenait. Il y a des morceaux qui ne contiennent aucun sample comme celui avec Diam’s qui est exclusivement acoustique et qui a été re-séquencé par commodité. Je ne suis pas sûr qu’on gagne à être moderne en utilisant des tritons, des Korg comme Swizz Beats. Qu’est-ce que c’est la modernité? Finalement, c’est beaucoup plus moderne d’utiliser un violoncelle ou une guitare sèche plutôt que le der-nier clavier maître.

Qu’est-ce qui t’a poussé à aller plus vers les musiques électroniques et de côtoyer les protagonistes de cette culture comme Cassius, DJ Gilbert…

Dj Mehdi : A un moment, je n’éprouvais plus autant de plaisir à composer du rap parce que je trouvais que le rap était moins innovant et qu’après une période assez faste, on était en pleine récession artistique. Je cherchais des gens avec qui échanger et j’ai commencé à côtoyer Zdar et Bombass que je connaissais déjà,
Etienne De Crécy, Gilbert, les Daft… parce que ce sont des gens ouverts sur la musique. Contrairement au monde du rap, ils ne sont pas enfermés dans un carcan. Ce sont des personnes qui apprécient autant Led Zepplin, que le der-nier Jay-Z, Biz Markie pèriode 87-88 ou les dernières références du label Underground Resistance. C’est stimulant de côtoyer des gens pointus et exigeants dans leurs travaux. Ils ont tous dix ans de plus que moi et j’apprécie de pouvoir bénéficier de leur expérience.
Ecouter des disques pour uniquement trouver matière à sampler sans être sensible à la musique, est-ce que ça a été pendant longtemps une de tes gageures? Oui pendant des années, j’ai samplé des disques sans me soucier de la musique et de l’intérêt d’un groupe. Puis avec le temps les barrières tombent et on se rend compte de l’importance d’artistes et d’oeuvres. C’est peut-être aussi ce qui m’a fait progresser. Par respect pour la musique, je ne sample plus qu’occasionnellement des boucles. Aujourd’hui, ce sont plus les textures qui m’intéressent. Je n’écoute plus de musique pour uniquement la sampler.

Comment se sont orchestrés les featurings anglophones? Ceux de Kaos, Lil Dap et Vinia Mojica… 

Dj Mehdi : On voulait avec Rim.K avoir quelqu’un de la Gangstarr Foundation. Au début nous voulions Jeru ou Guru. Jeru n’était pas joignable. Guru, ça ne s’est pas fait parce qu’il était occupé et pour des raisons de budget. Nous avons pris Lil Dap. Kaos, c’est une connexion qui s’est établie via son management. Après il ne faut pas se leurrer. Pour beaucoup de rappeurs américains, c’est juste une question de budget, de business et de moyen de se faire connaître en France. Il y a certains artistes qui ont vraiment joué le jeu et d’autres que je n’ai vu que dans le studio. Pour les musiciens, on a vraiment été proches et j’ai pu réitérer cela sur l’album du 113.

J’avais lu quelque part que tu avais décliné l’offre de travailler sur le prochain album de Common parce que tu étais trop occupé. C’est un peu gros. C’est comme si un rappeur français déclinait l’offre de travailler avec Premier…

Dj Mehdi : En fait, ça a été mal retranscrit par Radikal. J’ai rencontré Common. C’est quelqu’un de très ouvert qui se rend régulièrement à Cuba. Il avait écouté quelques sons déjà arrangés avec des instruments. Il m’a demandé de lui pro-poser quelques sons. Ce que j’ai fait. J’ai essayé de faire des beats pendant que je travaillais sur mon album. Lorsqu’il a écouté mes premiers jets, il a été un peu déçu mais je ne pouvais pas faire mieux en quelques heures. Je mets des fois une à deux semaines pour faire un son. En tout cas, ça prouve qu’il faut se décomplexer par rapport à la production américaine et essayer de trouver sa propre voie. Je déteste ce constat d’échec des concepteurs français qui pensent qu’on ne peut pas être originaux et qu’au mieux on peut juste essayer de reproduire ce qui se fait Outre-Atlantique. Si l’ambition est de faire ce que font les Américains en moins bien, ça ne sert strictement à rien. Je n’ai pas envie d’être le DJ Premier du pauvre. New York ne porte pas la même énergie que Paris. A nous de savoir retranscrire avec des émotions qui nous sont propres la spécificité de notre environnement. Le rappeur européen que les américains respectent le plus, c’est Tricky. C’est finalement le gars dont la musique leur ressemble le moins. Notre salut, c’est de faire la musique qui nous ressemble.

 

 

 

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