Ils s’appellent Admiral T, Kalash, Saik, Gifta, Keros’n ou encore Sadik. Ils sont guadeloupéens, martiniquais ou guyanais. Leurs clips enregistrent des millions de vues sur Youtube. Ils remplissent les salles dans les Caraibes, en métropole comme dans les grandes capitales européennes ou mondiales, pour peu que ces dernières comptent une diaspora antillaise francophone.

 

 

Ces artistes s’enracinent dans la culture dancehall sans exclure l’intégration d’autres éléments musicaux comme le hip-hop, la trap, l’afro, le bouillon, la soca ou le zouk ; un syncrétisme musical déterminé par l’emplacement des antilles françaises, au carrefour des influences entre les Etats-Unis, le reste de la Caraïbe, l’Europe et l’Afrique. Le dancehall antillais francophone est parvenu à établir un pont entre la Caraibe, la métropole et à s’étendre par delà les frontières, parfois même jusqu’en Amérique Latine où Admiral T tourne actuellement.

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Cette scène évolue en toute indépendance avec son réseau de fêtes patronales, de festivals et de clubs aussi bien aux Antilles qu’en métropole. L’Empire ou le Palacio, situés respectivement dans le 94 et le 91 en région parisienne, programment les artistes antillais dancehall et hip-hop des Antilles françaises qui trouvent ici une résonance auprès de la diaspora. Alors que la tradition des sound systems s’est pourtant peu à peu effacée pour celles du clubbing et des showcases, il reste difficile pour les artistes de cette scène de sortir de ce réseau.Aujourd’hui, seuls Admiral T et Kalash sont parvenus à dépasser le cadre des clubs communautaires et intégrer le réseau des programmations classiques des festivals nationaux et des salles de concerts traditionnelles.

Admiral T, figure de proue de la scène, remplit les salles depuis une vingtaine d’années avec pour consécration trois Zénith et depuis peu un Bercy sold out qui démontrent la fidélité du public antillais envers ses artistes. Il est aujourd’hui une figure tutélaire de la musique caribéenne au même titre que Kassav et il s’est imposé comme une personne public écouté et prescriptrice au sein de la communauté.

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Kalash, avec son troisième album «Kaos» et une signature en major, s’est vu offrir la possibilité de rayonner au delà du public qu’il avait déjà acquis. Cette exposition nouvelle a été récompensée par un disque d’or qui sonne comme une victoire. Pourtant à ce jour, il reste toujours compliqué pour les artistes antillais de la nouvelle génération de trouver des relais médiatiques. Des relais qu’ils ont finis par contourner en produisant à un rythme soutenu des singles et des clips fédérant des millions d’internautes sur youtube. Les signatures en major restent rares et symptomatiques de la frilosité d’une industrie qui a confiné le dancehall antillais et l’ensemble de la musique antillaise dans le carcan de la musique communautaire. Comprenez en filigrane, une musique qui touche un public spécifique et averti, dont il est difficile d’accroitre le nombre. Et la récente polémique entre Kalash et la chaîne Trace TV témoigne aussi de la fragilité du soutien de la scène par les médias dit de proximité. La chaine se tournerait aujourd’hui plus vers la musique latine réservant à cette dernière ses plages « access ». Et moins au dancehall.

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Keros’n évolue dans la musique depuis plus d’une décennie en solo ou avec son collectif Russi-la. Il se produit régulièrement dans les clubs de métropole et de la Caraïbe. Ses clips génèrent une base de fans conséquente et il n’oublie jamais de collaborer et d’apparaître en featuring auprès des artistes émergents de la scène. Là où d’autres jouent la réserve et la rareté, Keros’n a opté pour la carte de la proximité. Plus qu’une stratégie, c’est pour lui l’idée de rester proche des siens et du principe de réalité. Son morceau « Mal Vu » est devenu un hymne repris en coeur dans les concerts de l’artiste. Ce morceau pourtant hardcore prouve aux ondes locales très polissées qu’il est possible de toucher le public sans faire de concession avec des textes crus. Son nouvel album devrait bénéficié d’un autre rayonnement et d’une nouvelle exposition depuis le rapprochement de l’artiste avec le label du rappeur Youssoupha, Bomayé Music. Très ancré dans sa commune Sainte-Rose, il revendique son appartenance et son ancrage géographique, au Nord Basse Terre. Il n’hésite pas non plus à aider les artistes issus du coin pour aider à l’émergence d’une scène locale, parfois en reste ou en berne face à l’omnipotence de Point-à-Pitre.

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D’abord DJ et animateur du Sound System Stereosonic en Guyane puis manager et producteur de Jahyanai King, Gifta est devenu chanteur il y a peu. En mode stakhanoviste, il enchaine les bangers en solo ou en combinaison, notamment avec Kalash. Après plusieurs morceaux, il enfonce le clou en reprenant le Riddim du Truchagang, déjà popularisé par Mr SM dans le morceau Policeman. Récemment, Gifta reprenait le riddim de Tony Rebel en hommage au soulèvement en Guyane sur le titre «Lock Off». L’artiste par le choix des riddims qu’il choisit montre qu’il a un solide bagage dancehall et qu’il reste un amoureux de la musique jamaicaine qu’il conserve comme influence majeur dans sa musique. Gifta incarne aussi la nouvelle génération parce que touche-à-tout autant par nécessité que par volonté d’autonomie et sens de la débrouillardise. Tous les jalons dans sa carrière et les différents postes et rôles qu’il a endossé dans la musique lui permettent aujourd’hui de produire, d’enregistrer et mixer ses propres titres et de lancer la production de ses clips dans une autonomie quasi-totale. Sa voix se fait désormais entendre par delà la Guyane et les Antilles françaises avec depuis cette année, la multiplication des scènes en métropole. Ne reste plus qu’à attendre un premier album.

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Saik n’est plus à présenter. Originaire du quartier Mortenol à Point-à-Pitre, Saik embrasse le dancehall précocement. Avant d’évoluer en solo, il officie dans GwadaBoyz puis sous l’étendard Mortonol Crew. Il est rapidement repéré par Admiral T qui lui propose de partager la scène avec lui et d’apparaître sur certains de ses titres. Saik squatte les sound systems et se forge une expérience sérieuse et une première exposition. En 2004, il crée avec ses acolytes le groupe Génésiz. Il entame véritablement sa carrière solo en 2007 avec son premier album «Face à la réalité». Après deux albums solo et un street album, Saik s’apprête à sortir son troisième album solo à gros renfort de featurings, comme ceux de Young Thug et Lil Durk. Aujourd’hui Saik brasse diverses influences et joue la variété et l’éclectisme dans ses morceaux. Entre trap, zouk, dancehall et afro, Saik se veut très mélodique et s’inscrit ainsi dans la longue tradition de la musique antillaise.

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Sadik concilie musique et engagement. Sa profession de travailleur social marque et fonde aussi son engagement dans la musique. Il s’impose dans le paysage musical local avec des thèmes peu coutumiers comme Alzheimer en même temps qu’il fédère avec des arrangements et des compositions qui mélangent diverses influences de la Caraïbe. Son premier album a été totalement autoproduit par l’artiste avant qu’il ne signe avec la structure montée par le chanteur Krys,  Step Out Production. Ce deuxième album a ainsi profité d’une meilleure production et diffusion que le premier. Pour autant l’artiste n’a pas abandonné son travail, ni son engagement à travers la mise en place d’initiatives et de projets en direction de la jeunesse.

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Le documentaire «Révolution Dancehall» propose une immersion dans la culture dancehall en Martinique et à la Guadeloupe. Mais pas seulement, il permet de suivre Kalash en métropole mais aussi à Miami où il a enregistré et mixé son album et tourné plusieurs de ses clips. « Révolution Dancehall » raconte l’émergence d’une scène qui s’est construite en autarcie en créant ses réseaux et en fédérant un public d’abord antillais puis aujourd’hui, un public plus large. C’est aussi, à travers le dancehall et le discours des artistes, la possibilité d’aborder la culture créole et d’offrir un regard contemporain sur cette dernière.

Une culture qui révèle en creux l’histoire de la jeunesse antillaise et de ses ghettos. Des ghettos laissés à la marge de la vie économique et sociale des Antilles qui ont trouvé dans la culture dancehall un formidable catalyseur qu’ils érigent désormais en mode de vie. Cette dernière a essaimé jusqu’en métropole où ses ambassadeurs sont devenus les chantres de la culture créole et participent grandement à la découverte du patrimoine d’outre-mer.

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