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El-P était il y a encore quelques années le chantre d’un rap indépendant en rupture avec le circuit traditionnel. Il y a déjà quinze ans, avec son groupe Company Flow, il avait lancé ce slogan « Independant as Fuck ». Company Flow s’autoproduisait grâce à leur structure de l’époque Official Recordings et publiait chez Rawkus grâce à un deal de licence. 

Il y a d’abord « Funkcrusher », album éponyme du groupe avant le départ prématuré de Big Juss, consacré par la suite à sa carrière solo puis à l’album instrumental « Johnny Goes to hospital » qui réunit El-P et Mr Len pour un dernier tour de piste. C’en est fini de Company Flow et de l’aventure Rawkus.

El-P décide alors de monter son propre label et se colle à la production du premier LP du binôme échappé de la Atoms Family, Cannibal Ox. Def Jux doit permettre a El-P et ses jeunes recrues de sortir l’EP « The Cold Vein » qui deviendra une des « master pieces » du rap indépendant US. Après ce galop d’essai des plus réussis, El-P signe Aesop Rock, Murs échappé de la Coast West et des Living Legends puis Mr lif, RJD2, Rob Sonic, ex-Sonic Sum ou encore Cage des Wethermen, alors séparé de High & Mighty et de leur label Eastern Conference.

Def Jux devient la figure de proue d’une scène indépendante florissante et vulgarise auprès d’un certain public l’idée d’un rap différent et exigeant. Mais le label ne resistera pas à la déliquescence de Cannibal Ox et aux départs successifs de Murs pour la major Warner et de Rjd2 pour XL Recording. Le revirement emo rap de Cage et le décès de Camu Tao parachèveront la fin du label.

Def Jux ne parviendra pas non plus à maintenir le cap face à la violente crise du disque du milieu et de la fin des années 2000. 

En 2010, On apprend alors par un communiqué sur le site du label, l’arrêt de son activité, une sentence laconique qui sonne comme un soulagement artisitique pour El-P:

« Faire un label classique en 2000 prenait tout son sens. Mais en 2010, cet intêret est bien moindre et j’ai aujourd’hui envie d’investir mon énergie dans d’autres domaines. Il y a aujourd’hui d’autres manières de faire interagir le monde de l’art et celui du commerce. A la fois, à titre d’artiste et d’entrepreneur, j’ai envie de ces changements opérer. L’évolution de l’industrie du disque, est à mon sens, inévitable, excitante et il serait intéressant de voir Def Jux devenir un acteur privilégié de cette mutation. Nous ne fermons pas, nous changeons. »

La mutation de Def Jux restera un vœu pieux et ce communiqué, une épitaphe pudique. En réalité, El-P ne veut plus s’encombrer avec la carrière des autres. Il veut rattraper le temps perdu. Il reprend sa carrière solo là où il l’avait laissée en 2007 avec son deuxième album solo « I’ll sleep when you’re dead ». En 2010, quelques mois après la fin du label Def Jux, il sort sur le label européen Gold Dust, l’album instrumental « Weareallgoingtoburninhellmegamixxx3 ».

 

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El-P se recentre donc sur sa carrière de producteur et accessoirement de rappeur. Il flaire les bons plans. En 2011, on le retrouve à la production et derrière le micro, respectivement sur les morceaux  « Shut Up » et « Set down, Man »de Das Racist. Un temps, petit protégés du producteur Diplo.
Il enfonce le clou en participant au morceau « The Last Huzzah » du rappeur Mr Muthafuckin eXquire qui convie aussi Das Racist ou encore Danny Brown et Despot avec Killer Mike qui fait une apparition dans le clip.

Fin d’année 2011, il annonce une reformation confidentielle de Company Flow, le temps d’une tournée afin de refermer définitivement ce chapitre. Cet épisode lui permettra par ailleurs de « teaser » son prochain album solo et de le remettre en lumière après quelques années dans l’ombre.

Au printemps 2012, El-P affiche une double actualité au compteur. Il signe sur Fat Possum son troisième album solo « Cancer for Cure ».

Le premier single « The Full retard » inscrit El-P dans la continuité de son travail. Sa pâte est palpable, dissociable entres toutes.

Le morceau s’inscrit à un carrefour de genres, entre réminiscences old school electro rap et parfois même miami bass. Mais pour une fois, le beat sonne plus sec comme si il était tout droit sorti de la TR 808. Autre nouveauté chez El-P, ce clip déjanté et loufoque qui rompt avec la noirceur de ses clips précédents.

Mais c’est une autre actualité qui sacralise une grande partie de notre attention. El-P sort conjointement son album en même temps qu’il produit intégralement le nouvel album de Killer Mike « RAP Music ». Killer Mike, ancien protégé de Outkast et membre de la Dugeon Family, est très éloigné des sonorités froides de l’ancien leader de Company Flow et pourtant l’alchimie fonctionne à merveille.

Grâce à son nouvel ami d’Atlanta, El-P peut aussi compter à son palmarès des collaborations prestigieuses avec T.I., Bun B de UGK ou encore Gucci Man. Souvenez-vous, El-P participait au remix « The Last Huzzah » du rappeur Mr Muthafuckin eXquire un an auparavant et cette fois le rappeur convie El-P à produire un de ses titres « Telephuck » où le procédé est un peu le même qu’avec Killer Mike. Un grand nom s’invite sur le morceau en la personne de Gucci Man. Par l’entremise du jeune rappeur, El-P peut compter à son tableau de chasse une collaboration avec Gucci Man.

El-P s’impose là où on ne l’attendait pas, dans des univers que l’on pourrait parfois croire antinomiques ou éloignés. Pourtant à chaque fois, il parvient à imposer son identité et à la faire co-exister. Tout en évoluant, il y a une constante chez El-P : celle d’être resté fidèle à ses exigences et sa vision pointue de la musique.

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El-P n’avait pas produit en intégralité un artiste depuis l’album « The Cold Vein » de Cannibal OX. C’est Mike Lazzo, le boss de Adult Swim et fondateur du label Williams Street records qui a l’idée d’une collaboration entre les deux hommes. Killer Mike est la nouvelle signature du label. Mike Lazzo et El-P se connaissent déjà bien. La rencontre est organisée en studio. Le duo fonctionne mais El-P ne pensait alors enregistrer que quelques titres. En quelques mois, c’est tout un album qui prend forme et cerise sur le gâteau, des featuring de renom rejoignent le duo. En effet, Killer Mike convie sur le morceau « Big Beast » ses pairs T.I. et Bun B, offrant par la même à El-P, une visibilité sans précédent.

On retrouve sur ce disque une identité forte, avec cette multitude de sonorités qui s’enchevêtrent, se répondent dans une symphonie prophétique du chaos qui rappelle le travail du Bomb Squad et de Hank Shocklee, producteur de Public Enemy. 

Les productions de El-P partagent un certain nombre d’analogies: superpositions de sonorités dissonantes, création et orchestration du chaos autour d’une rhytmique, éléments disruptifs qui créent une osmose. El-P perpétue ce désir impérieux de produire un son indéfinissable mais reconnaissable entre tous. Quel que soit le rappeur qui posera sa voix sur une production de El-P, il reste fidèle à son univers et à son exigence, sans jamais se contraindre à la redite ou à la formule du déjà vu ou du déjà éculé. Peu importe le style du rappeur pourvu que El-P ressente l’ivresse, à l’instar d’un Hank Shocklee avec Ice Cube sur « Amerikkka’s Most Wanted ».

Et l’analogie avec « Amerikkka’s Most Wanted » ne s’arrête pas là. « Big Beast » est la rencontre de deux scènes, deux univers qui n’avaient jamais été amalgamées de la sorte depuis le premier solo de Cube. Certes DJ Premier avait depuis collaboré à plusieurs reprises avec Bun B des UGK, mais jamais sur tout un album. Killer Mike, quant à lui, n’est pas un manchot au micro et il retrouve une verve, une énergie qui pourfend avec brio la bien pensance américaine, renouant ainsi avec l’esprit d’un Chuck D ou d’un Ice Cube.

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La synergie des deux lascars fonctionnant, ils décident de sceller leur union en montant le groupe « Run The Jewelz » et d’enquiller sur un deuxième album où les deux se relayeront au micro. Ainsi nait l’album éponyme du groupe « Run The Jewelz » qui sort en free downloading en 2013, suivi en 2014 d’un second album « Run The Jewelz 2 », sorti cette fois en version physique chez Mass Appel Records, label monté et financé par Nas.

Cet album annonce avec le morceau et son clip « Close your eyes and count to fuck » le retour d’un vieil ami de El-P, Zack De La Rocha, feu chanteur de Rage Against The Machine. El-P avait travaillé et produit une partie de son album solo Hip-Hop, finalement jamais sorti et relayé aux oubliettes de l’histoire. Run The Jewelz conforte scéniquement tous les espoirs qui ont été portés en eux et s’invitent dans tous les gros festivals américains et européens, se permettant même d’inviter en live, le membre de Rage The Machine.

Il y a peu, El P annonçait être en studio avec Run The Jewelz, Zach De La Rocha et Nas pour un morceau dont on ne sait ni quand il sortira, ni sur quel disque ce dernier devrait paraître.

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